LIEUX DE MÉMOIRE et D'HISTOIRE
de L'IMMIGRATION et de L'EXIL ESPAGNOLS en ÎLE-DE-FRANCE
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Radio París

De 1945 à 1976



Entre 1945 à 1976, de nombreux espagnols écoutent « Radio París », il s‘agit
de programmes en langue espagnole de la Radio Diffusion Française.
La diffusion de ces programmes débute en janvier 1945. L’équipe est alors composée de républicains espagnols venus se réfugier en France en 1939 après la guerre civile. C’est donc, majoritairement une section « Espagne exilée » qui anime les années d’après-guerre, équipe qui entend bien être le porte-parole de la République exilée et de l’Espagne opprimée. De ce fait, Radio París est à la fois la voix de la France mais surtout la voix de l’exil et de la résistance à Franco.


A la redaction de Radio París, Díaz Roncero et Fermín Botella.

Les journalistes reçoivent beaucoup d’informations sur la répression qui ne cesse de frapper les opposants. Les Espagnols militants des associations de résistance antifranquiste nées de l’exil, viennent dans les studios porter à la connaissance des journalistes de la section espagnole les dernières informations reçues de leur pays. Très vite, de l’autre côté des Pyrénées, et malgré les risques encourus, de nombreux espagnols écoutent avec intérêt ces programmes, découvrant en direct, une information libre qu’ils n’ont pas dans leurs pays du fait de la censure du régime dictatorial de Franco.

Radio París a donc un rôle informatif décisif ainsi qu’un rôle culturel. Outre des programmes sur la vie culturelle française tel que : "Reflet de Paris" ou "Paris variétés", Radio París propose de nombreux reportages ou retransmissions sur des manifestations culturelles ou festives orchestrées par des groupes, cercles, associations hispaniques de la région parisienne, comme des villes de province. C’est en ce sens un pont entre les espagnols en exil en France et ceux restés au pays.

Comme toutes les stations, Radio París à ses vedettes, c’est le cas de Julian Antonio Ramirez et de sa femme Adelita del Campo. Julian et Adelita se rencontrent dans un camp de réfugiés espagnols en 1939. Ils se marient en 1942, et s’engagent dans la résistance. Dans les années 1950 ils entrent à la radio. Adelita anime, entre autre, l’émission très populaire "lettres des auditeurs". Dans leurs lettres, les auditeurs félicitent les journalistes pour leurs émissions, parfois dénoncent les exactions dont ils ont connaissance, parlent de la situation politique de leur pays ou protestent contre la suppression de certains programmes ou encore de la difficulté à capter les programmes régulièrement brouillés par les autorités espagnoles. Certains joignent à leur lettre des photos, écrivent des poèmes. Ces lettres sont un reflet de la société espagnole de l’époque. Elles soulignent souvent l’étouffement dans lequel vit le pays, le manque de liberté d’expression.

Quant à Julian Antonio Ramirez, son émission "Kiosque à journaux" est très suivie en Espagne. Il reprend l’actualité française mais surtout espagnole du point de vue de la presse française. C’est ainsi qu’il permet aux auditeurs espagnols de rester informés sur l’actualité qui est censurée dans leur pays comme par exemple les grèves des mineurs asturiens dans les années 1950. Le gouvernement espagnol proteste souvent contre le caractère politique de ces émissions et fait pression sur le gouvernement français pour supprimer celles-ci. C’est ainsi que « Kiosque à journaux » sera suspendue régulièrement.

Pour la même raison, après onze ans d’existence, deux émissions, "les chroniques du Père Olaso" et "les discussions du café Dupont", très populaires pour leur ton satirique, ironique et critique, sont définitivement supprimées en 1957. Dans ces émissions, lorsque les journalistes apprenaient qu’une personne avait été arrêtée et mise au secret, ils ne manquaient pas de le mentionner. Cela a sauvé la vie d’un certain nombre de prisonniers menacés de mort et qui furent libérés. Naturellement, ce souci d’information a valu aux deux animateurs Alberto Onaindia et Salvador Madariaga d’être congédiés. Christian Ozanne, directeur des programmes, démissionne à son tour à la suite des pressions pesant sur la section en langue espagnole. André Camp prend alors la direction de la section espagnole. Une nouvelle époque commence.

L’Espagne de 1958 n’est plus tout à fait la même que celle du début du franquisme et De Gaulle, qui arrive au pouvoir, resserre les liens avec celle-ci. La nouvelle direction impose une programmation plus neutre, exclusivement tournée vers les évènements culturels espagnols ou français. Le "culturel" servira souvent de paravent pour préserver une liberté quant aux sujets abordés et aux personnes invitées. Les émissions, qui étaient jusque là réalisées uniquement en France, vont se faire aussi en Espagne, ce qui oblige à des compromis avec les autorités espagnoles : "le culturel" doit absolument être le but déclaré du travail réalisé sur place… Quant aux informations, pour leur assurer le plus de neutralité possible, elles doivent uniquement provenir des télex de l’Agence France Presse. Cependant, face à cette obligation et soucieux de maintenir un travail de qualité, les journalistes vont réussir à contourner cette contrainte. Lorsqu’une information leur parvient par les canaux des réseaux d’opposition, elle est aussitôt envoyée à l’Agence France Presse de Madrid. Le journaliste de l’AFP en prend connaissance, la publie alors par télex, après avoir vérifié son exactitude ; ce qui autorise les journalistes de la section à la diffuser sur les ondes.

Radio París, reste, avant tout, un moyen privilégié, pour tous ceux qui ne peuvent s’exprimer dans leur pays, de pouvoir le faire. C’est ainsi que de nombreuses oeuvres littéraires, ou théâtrales d’écrivains censurés dans leur pays pourront être connues. Beaucoup d’entre elles seront adaptées à la radio, comme par exemple celles de l’écrivain Max Aub, qui sera, par la même occasion, un fidèle intervenant au micro de la station.
La radio, par ailleurs, développe une coopération avec le théâtre Espagnol de la Sorbonne qui organise des lectures-spectacles du répertoire classique mais aussi contemporain : dans ce dernier cas, leurs auteurs n’ont la plupart du temps jamais vu leurs œuvres, ni lues, ni mises en scène en Espagne. Ils la confient donc à la section espagnole de la RTF pour qu’elles parviennent aux auditeurs par le biais des ondes.

On pourrait penser que l’écoute de ces programmes soit restée confidentielle, compte tenu des difficultés de réception, de la concurrence d’autres radios étrangères et des risques encourus. Mais selon des articles de presse de l’époque qui mentionnent la question de l’audience, on estime entre trois et dix millions le nombre d’auditeurs, bien que ces chiffres n’aient été vérifiés. Seule la BBC en 1963 a établit un rapport d’écoute des radios étrangères dans les centres urbains de l’Espagne. La RTF arrive en tête avec 17% d’auditeurs contre 12% pour la BBC.

En 1964, la section espagnole s’installe dans la nouvelle Maison de la Radio, au 116 avenue du président Kennedy. Avec l’arrivée de Ramon Chao à la radio, les programmes en Catalan, Galicien et Basque reprennent. Ces programmes revêtent un intérêt particulier pour les auditeurs de ces régions car ils ne peuvent s’exprimer en public dans leur langue maternelle, celle-ci reste confinée à la sphère familiale.

Radio París subit un encadrement politico-administratif accru. Par exemple, la participation de la section espagnole à un concours radiophonique à Cuba en 1967, aboutit à la mise à l’écart d’André Camp, qui est remplacé par Jean Supervielle. Les évènements de mai 1968 ne font qu’accroître cette surveillance. Peu à peu, des mesures d’économie sont prises qui aboutissent à la suppression des programmes destinés à l’Amérique Latine mais aussi les programmes en galicien, basque et catalan. Le statut précaire de pigiste de la plupart des personnes de l’équipe de Radio Paris, devient un moyen supplémentaire de pression sur le contenu des émissions.

Au début des années 1970, les autorités françaises s’interrogent sur la nécessité de poursuivre les programmes en langue espagnole. Une nouvelle génération de jeunes journalistes, qui peuvent aller et venir en Espagne, arrive à Radio Paris. Leur professionnalisme atteste à lui seul de l’intérêt de continuer l’aventure commencée après la seconde guerre mondiale. Radio Paris continue donc et reste la voix de l’opposition. L’exemple du procès de Burgos en décembre 1970 au sein duquel seize nationalistes basques sont jugés en Espagne pour un attentat contre un policier, mais surtout l’exécution suite à ce procès, en septembre 1974, de cinq militants, sera l’occasion pour l’opposition de se réunir dans les studios de Radio París pour dénoncer l’horreur de ces exécutions. Celles-ci auront un retentissement important dans l’opinion espagnol. A la même époque, Radio París retransmet les discours des opposants comme celui de Felipe Gonzalez au congrès de la rénovation du PSOE (parti socialiste ouvrier espagnol) de Suresnes en 1974.

Après une longue agonie, le général Franco meurt le 20 novembre 1975. "Franco ha muerto" (Franco est mort). C’est par ces mots prononcés par Arias Navarro, président du gouvernement espagnol, sur les ondes des radios espagnoles, qu’une page de l’histoire
de l’Espagne se tourne et par là, une page de l’histoire de Radio Paris.
L’Espagne redécouvre alors, petit à petit, la liberté d’expression. Les anciens de Radio París forment de nouveaux journalistes. On nomme des correspondants en Espagne. Le contenu des programmes est naturellement modifié. La radio n’est plus la voix de l’opposition. Des débats sont organisés où se confrontent toutes les opinions, où l’on aborde des thèmes nouveaux de société comme celui de la libération de la femme, des droits de l’homme dans le monde mais aussi de la politique française et espagnole, en général.
Les ministres espagnols de passage à Paris se succèdent alors au micro des émissions de Radio Paris, signe du changement survenu en Espagne. Radio París n’est plus un programme mis à l’index par le pouvoir espagnol. Il accompagne désormais les
changements du pays.

Au cours des trente années de fonctionnement, Radio París a mis en lumière plus d’un quart de siècle de l’histoire franco-espagnole. Durant cette période, cette radio a eu un double rôle. Elle a été à la fois, la voix officielle de la France vers la population espagnole, et l’expression d’un grand nombre d’Espagnols exilés ou restés en Espagne, bridés par la censure de leur pays.

Références

- Article rédigé par Max Renault, ©Max Renault.

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Laissez-passer de la RTF (Radiodiffusion-télévision française) d'Adela (...)
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