LIEUX DE MÉMOIRE et D'HISTOIRE
de L'IMMIGRATION et de L'EXIL ESPAGNOLS en ÎLE-DE-FRANCE
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Real Patronato Santa Teresa de Jesús

1923-1976


Le Patronage espagnol


Durant sa visite de 1913, le père Palmer s’émeut de la situation de dénuement matériel et spirituel des Espagnols vivant à la Plaine Saint-Denis. Avec l’accord du clergé local, un prêtre espagnol officie dès lors chaque dimanche à Sainte-Geneviève de la Plaine, avenue du président Wilson, et des sœurs de l’asile San Fernando y disposent d’un local pour accueillir et aider matériellement leurs compatriotes. On compte 22 baptêmes d’enfants espagnols à Sainte-Geneviève en 1913 et 23 en 1914, ce qui témoigne de la féminisation de la colonie. Fin 1913, un riche Espagnol achète un vaste terrain 10 rue de la Justice à la Plaine, à la limite entre Saint-Denis et Aubervilliers, afin d’y faire édifier une chapelle, projet différé à cause de la Première Guerre mondiale.


Nef de la chapelle Santa Teresa de Jesús.

A la fin du conflit, le don d’une paroissienne de l’église espagnole de la rue de la Pompe permet la construction d’une chapelle, d’une salle de spectacles et d’un presbytère, ouverts au public en juin 1923. L’ensemble forme El Real Patronato Santa Teresa de Jesús, administré par trois pères de l’ordre des Clarétains, aidés d’un frère lai. Cette paroisse de langue espagnole couvre le nord du département de la Seine et les XVIIe, XIXe et XXe arrondissements de Paris. Ses desservants désirent maintenir les ouvriers espagnols dans la foi catholique et la fidélité à la Couronne pour éviter leur adhésion aux idéologies anarchiste et communiste.

Les Clarétains y célèbrent la messe et dispensent les principaux sacrements : entre 1923 et 1939, on compte 1 636 baptêmes et 531 mariages. Outre ce rôle spirituel, le Patronato aide matériellement ses ouailles : dons de vêtements usagés offerts par les paroissiens de la rue de la Pompe, de denrées alimentaires voire d’argent liquide dans les cas urgent. Ils assistent aussi les immigrés dans leur recherche d’emploi, après leur arrivée ou à la suite d’un licenciement, ainsi que dans leurs démarches administratives à travers une consultation juridique, tenue gracieusement par un avocat parisien, chaque dimanche matin.

En 1925, suite à de nombreux décès de nourrissons espagnols lors d’une grave épidémie de rougeole, les pères réunissent les fonds nécessaires à l’ouverture d’un dispensaire médical où des sœurs infirmières espagnoles se relaient cinq jours sur sept et où un médecin français tient une consultation trois fois par semaine.

Les Clarétains accordent beaucoup d’importance à l’éducation des enfants au sein de la religion catholique et du souvenir de leur pays d’origine. Outre la catéchèse visant à les préparer à la communion solennelle, ils dispensent des cours d’espagnol et proposent diverses activités. Dans l’enceinte du Patronato, sont aménagés un terrain de football et un fronton de pelote basque ; en 1928, les pères créent une association sportive, le Real Deportivo Español de Paris.

Conscients de la misère culturelle dans laquelle vivent les ouvriers espagnols de la banlieue nord, les Clarétains organisent régulièrement des divertissements : une troupe de théâtre masculine est fondée et représente régulièrement des pièces du répertoire classique espagnol ; les pères acquièrent aussi un appareil moderne permettant de projeter des longs métrages en français ou en espagnol.

A l’été 1936, la prise de position des desservants du Patronato en faveur des militaires insurgés contre la République entraîne une notable diminution de sa fréquentation pendant la guerre civile et la chute libre du nombre de baptêmes et de mariages.

En revanche, les pénuries de l’Occupation sont l’occasion pour les Clarétains de reconquérir leurs compatriotes en accentuant leur politique d’aide matérielle, grâce au soutien de l’ambassade franquiste : repas gratuits pour les assistants de la messe ; goûters pour les enfants ; distributions d’oranges, etc. En août 1941, le Patronato organise une colonie de vacances dans le château de La Valette (Loiret) appartenant à l’ambassade pour 60 jeunes Espagnols des deux sexes ; durant l’été 1942, face à l’afflux des demandes, l’ambassade met à sa disposition un second château à Nogentel (Marne). Désormais La Valette accueillera les filles, sous la houlette des sœurs de la Charité espagnoles de Neuilly-sur-Seine, et Nogentel sera réservé aux garçons, encadrés par les pères du Patronato.

Dans les années suivant la Libération, l’amélioration progressive des conditions de vie des immigrés entraine une baisse notable de la fréquentation de la paroisse.
Avec l’important flux migratoire des années 1956-1965, dont la plupart des membres ont été élevés dans le strict respect de la religion catholique, le Patronato redevient un pôle très attractif. Alors qu’entre 1946 et 1954, seulement 269 baptêmes y ont été célébré (30 par an en moyenne), à partir du milieu des années 1950, ce chiffre augmente de manière considérable : 2 273 entre 1955 et 1982 (84 par an en moyenne) – ce nombre connaît son apogée en 1968, avec 193 célébrations.

L’institution continue à se distinguer par ses œuvres caritatives : réfectoire pour les plus démunis ; classes d’espagnol et de couture ; dispensaire moderne reconnu par la Sécurité sociale, où travaillent désormais trois médecins français et une secrétaire médicale espagnole. Les pères clarétains continuent à se préoccuper de l’encadrement de la jeunesse, en proposant des activités récréatives tout au long de l’année (football, théâtre, cinéma, groupe de rock, etc.) et des colonies de vacances estivales.

Au milieu des années 1970, la conjonction entre le départ régulier des Espagnols de la Plaine vers des quartiers moins dégradés et la fin du régime franquiste entraine, en 1976, la désacralisation de la chapelle et l’installation de l’un des pères clarétains dans l’église Sainte-Geneviève où il exercera son ministère jusqu’en 1982.

Références

- Lillo, Natacha, « Espagnols en « banlieue rouge ». Histoire comparée des trois principales vagues migratoires à Saint-Denis et dans sa région au XXe siècle », thèse de doctorat d’histoire, Paris, Institut d’études politiques.

- Lillo, Natacha, La Petite Espagne de la Plaine-Saint-Denis 1900-1980, Autrement, Paris, 2004.

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Mariage d'une dame espagnole au Patronato, la Plaine Saint-Denis, (...)
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